Rien ne changera en Afrique
et dans les relations que
le continent entretient avec
ses bourreaux d’hier
et d’aujourd’hui
tant que les hommes politiques,
une fois arrivés à
la tête des Etats africains,
continueront de privilégier
la conservation du pouvoir
au détriment de la
mise en application de l’idéologie
qui les a poussés à
la conquête de celui-ci.
Ballon d’essai
Quelques semaines avant l’adresse
dakaroise musclée du
président de la République
française à
l’endroit de la jeunesse
africaine, s’est tenu
à Abidjan, sous l’égide
d’une certaine Fondation
nationale des Sciences Politiques
de Côte-d’Ivoire,
un colloque ayant pour thème
« Après les élections
présidentielles : quelle
politique africaine pour la
France ? »
Au-delà de l’aliénation
des organisateurs reflétée
à travers l’intitulé
même de cet événement,
c’est surtout le profil
des participants qui a suscité,
plus que des interrogations,
une gêne certaine parmi
tous ceux qui ont fait leur
le combat pour l’émancipation
de la Côte-d’Ivoire
et de l’Afrique des
chaînes coloniales françaises.
Pourquoi un Voho Sahi, un
Affi Nguessan ou un Alain
Toussaint, réputés
proches du président
Gbagbo, sont-ils allés
se compromettre dans ce raout,
lors duquel ils ont, en toute
passivité, accepté
de se laisser insulter et
ridiculiser par l’ambassadeur
de France André Janier
?
A posteriori, le colloque
de l’autoproclamé
think tank « indépendant
» apparaît comme
l’avant-première
du discours de Nicolas Sarkozy
à l’université
Cheick Anta Diop de Dakar.
Mais comment cela a-t-il pu
se produire ? Les dieux seraient-ils
tombés sur la tête
en Eburnie ? Comment ne pas
éprouver un profond
désenchantement en
observant l’inexorable
naufrage de la Côte-d’Ivoire
qui, alors qu’elle vient
de fêter le 47e anniversaire
de son « indépendance
», est en passe de devenir
un des exemples les plus frustrants
de l’échec d’un
magnifique mouvement de libération
qui avait pris corps avec
l’accession de Laurent
Gbagbo à la magistrature
suprême en 2000 ? Explications.
La guerre a bon dos, finalement
Il y a en l’être
humain une part d’horreur
qui se libère lorsque
l’impunité s’empare
d’un pays. Dès
lors que, comme cela est aujourd’hui
le cas en Côte-d’Ivoire,
n’importe qui peut faire
n’importe quoi sans
être sanctionné,
toutes les espérances
d’émancipation
deviennent caduques.
Il est impossible que le président
de la République ne
perçoive pas ce que
tout le monde voit, à
moins qu’il ne soit
totalement déconnecté
de la réalité,
ce qui serait loin d’être
rassurant pour ses concitoyens.
Son entourage le plus proche
s’adonne au trafic d’influence,
à la corruption généralisée,
aux détournements de
fonds sans qu’il ne
se sente interpellé
à réagir. Empêtré
dans des manœuvres politiciennes,
le chef de l’Etat ne
peut apparemment se résoudre
à trancher dans le
vif. Alors que les militaires
loyalistes laissent de plus
en plus ouvertement éclater
leur insatisfaction, les grèves
et revendications succèdent
les unes aux autres dans les
services publics (médecins,
enseignants, commerçants,
etc.) tandis que la déliquescence
des mœurs et du système
éducatif s’accroît.
Les rues et trottoirs d’Abidjan
croulent sous des tonnes d’ordures
ménagères, intoxiquant
les populations de la capitale
aussi sûrement que les
déchets toxiques déversés
au bord de la lagune Ebrié
il y a très exactement
un an, avec la complicité
ou grâce à l’incompétence
de hauts responsables de la
place, qui ont presque tous
été maintenus
à leurs postes après
des suspensions homéopathiques.
La glorification inconditionnelle
des rebelles a envoyé
des signaux sans équivoque
aux jeunes générations.
« Tue, et tu seras récompensé.
» « Prends les
armes contre tes concitoyens,
et tu deviendras Premier Ministre.
» « Viole, pille
et n’apprends rien à
l’école, et les
représentants des plus
hautes institutions te recevront
chez eux et te feront de grands
sourires lors de manifestations
officielles. » Cette
situation est d’autant
plus cauchemardesque que l’apologie
de la médiocrité
et de la barbarie observée
actuellement en Côte-d’Ivoire
est prônée par
des individus qui se sont
eux-mêmes toujours battus
sans faire usage de violence.
L’« arrosage financier
» d’opposants
sans envergure et qui ne représentent
absolument aucun danger pour
le président est une
pratique que les Ivoiriens
n’ont pas souhaité
voir perdurer lorsqu’ils
ont porté Gbagbo à
la tête de l’Etat.
Le voir s’y adonner
à cœur joie est
une désillusion immense.
L’érection de
Guillaume Soro en partenaire
privilégié du
« dialogue direct »
alors que ce dernier ne représentait
plus rien et était
en train de prendre la poudre
d’escampette en est
un exemple patent. Ceci expliquant
par ailleurs les difficultés
rencontrées dans la
mise en œuvre de l’accord
de Ouagadougou, notamment
en ce qui concerne le désarmement,
l’actuel Premier Ministre
se révélant
être une coquille vide
au poids quasi négligeable
au sein de la rébellion.
Que dire des centaines de
millions de francs CFA généreusement
octroyés par le président
de la République aux
déserteurs du RDR (Zémogo
Fofana) ou de l’UDPCI
(Noutoua Youdé), alors
que ces formations politiques
avaient déjà
auparavant été
laminées par les campagnes
de la Paix menées par
certains leaders patriotes
? Pendant ce temps, les populations
ordinaires continuent de tirer
le diable par la queue, au
nom d’une guerre qui
a finalement bon dos et qui
ne cause pas le malheur de
tout le monde.
Les mains sales
A force d’avoir voulu
personnaliser la crise, Laurent
Gbagbo se retrouve aujourd’hui
seul en première ligne.
Son refus de sanctionner les
prédateurs qui lui
sont proches décrédibilise
totalement le parti qu’il
présidait lors de son
élection et entame
sérieusement l’aura
dont il a bénéficié
quand son ardeur à
lutter contre le néocolonialisme
français ne s’était
pas encore volatilisée.
Aujourd’hui, même
le président camerounais
Paul Biya, au curriculum pourtant
peu reluisant et dont le pays
est synonyme de corruption
et de systèmes mafieux,
a meilleure image que Laurent
Gbagbo. Paul Biya a fait arrêter
des ministres, directeurs
généraux de
sociétés d’Etat
et autres hauts fonctionnaires
pour corruption. Un des amis
les plus proches de la première
Dame, l’ancien directeur
général du Fonds
spécial d’équipement
et d’intervention intercommunale
(FEICOM), vient d’être
condamné à cinquante
ans de prison pour des détournements
se chiffrant à plusieurs
milliards de francs CFA. Le
ministre des Mines et de l’Energie,
cacique du régime,
a été arrêté
alors qu’il était
en fonction et croupit depuis
maintenant plus d’un
an et demi derrière
les verrous.
Ce genre d’opération
« mains propres »
est indispensable pour rétablir
la confiance entre le peuple
et le chef de l’Etat
d’une part, et les investisseurs
et l’Etat de Côte-d’Ivoire
d’autre part. En fermant
les yeux sur la réalité
certes peu affriolante qui
l’entoure, Laurent Gbagbo
ne se donne pas un beau rôle.
Il est des moments où
il devient essentiel de réduire
les choses à leur plus
simple expression. Johnnie
Cochran, l’avocat qui
a défendu avec succès
O. J. Simpson, l’ex-star
du football américain
accusé de double meurtre,
a donné un exemple
frappant des raccourcis qui
sont parfois nécessaires
pour illustrer des situations
pouvant de prime abord paraître
très complexes. «
If the glove doesn’t
fit, then you must acquit
», avait-il exigé
lors du procès en 1995,
devant les difficultés
flagrantes qu’éprouvait
l’accusé à
revêtir les gants dont
s’était servi
l’assassin. Transposé
à la situation ivoirienne,
cela signifie simplement que
si Gbagbo ne sanctionne pas,
c’est donc qu’il
cautionne.
La révolte, à
terme, a revêtu les
habits des satrapes contre
lesquels elle s’est
érigée
Il serait inopportun d’affirmer
que la situation actuelle
de la nation éburnéenne
a été de tout
temps souhaitée par
le président de la
République. En effet,
nul ne peut nier que, juste
après son accession
au pouvoir, il a tenté
de casser le joug colonial
français en ouvrant
le marché ivoirien,
jusque-là exclusivement
réservé aux
entreprises gauloises, aux
investisseurs locaux et étrangers
les mieux-disants. Il a également
fait preuve de détermination
lorsqu’au début
du conflit, en 2002, il a
entrepris les démarches
nécessaires pour mettre
en échec les assaillants.
Mais beaucoup d’eau
a coulé sous les ponts
depuis lors. Le président
Gbagbo, autrefois icône
de la lutte contre l’impérialisme
français, est aujourd’hui
en passe de devenir le coauteur
du naufrage de la nation ivoirienne.
Question de caractère
? Toujours est-il que Laurent
Gbagbo a renoncé. Il
a renoncé à
aller au bout de sa logique
de libération d’antan.
Il a renoncé à
affronter l’oppresseur.
Il a renoncé à
extraire le pays du nauséabond
système françafricain.
Il a renoncé à
mettre en place les mécanismes
nécessaires à
une bonne gestion de l’Etat
ivoirien. Il a renoncé
à s’entourer
d’hommes compétents
et loyaux, comme si ces deux
qualificatifs s’excluaient
de facto et qu’un choix
s’imposait entre savoir-faire
et fidélité.
Mais quelle malédiction
amène donc les dirigeants
africains, aussi bien les
marionnettes décérébrées
à la solde de Paris
que ceux qui, pour des raisons
difficiles à appréhender,
ont fait le choix d’abandonner
leur originel combat anti-impérialiste,
à assurer une bonne
et heureuse retraite à
tous les anciens colons à
la reconversion réussie,
embusqués ici et là
dans des multinationales comme
Bolloré, Total, Areva,
Orange et dont l’existence
est connue et démultipliée
à l’infini grâce
à leur tacite et sournoise
collaboration ?
C’est ainsi que l’on
observe que des idéalistes,
confrontés à
des circonstances «
favorables », se transforment
en tyrans et perpétuent
les us de ceux qu’ils
ont combattus. Avant de mettre
de côté les ambitions
de développement qu’il
nourrissait pour son pays,
Gbagbo avait eu le courage
de vouloir abolir le statut
de chasse gardée hexagonale
dont était estampillée
la Côte-d’Ivoire.
Mais cela est bien loin. Le
contrat d’exploitation
de la SODECI (Société
de distribution d’eau
de la Côte-d’Ivoire),
propriété du
groupe Bouygues, arrive sous
peu à expiration et
doit être renégocié.
Les observateurs avertis prévoient
déjà, comme
lors de la rocambolesque attribution
du terminal à conteneurs
du port d’Abidjan à
Bolloré, le renouvellement
de gré à gré
du contrat au profit de l’entreprise
française, dont les
moindres représentants
de passage à Abidjan
sont toujours reçus
avec moult égards par
le président de la
République de Côte-d’Ivoire.
Changer les idées d’une
époque est plus aisé
que de faire évoluer
ses propres idées
Le statut de révolutionnaire
ne se décrète
pas, il se conquiert par la
force des actes posés.
Recevoir Muammar Kadhafi,
s’entretenir avec Mahmoud
Ahmadinejad ou poser sur une
photo à côté
de Paul Kagame ne fait pas
de Laurent Gbagbo un révolutionnaire.
Il acquerra cette étiquette
le jour où il aura
le courage d’entreprendre
des actions en adéquation
avec les discours hâbleurs
auxquels il s’adonne
avec une efficacité
déclinante. La crédibilité
de Laurent Gbagbo a souffert
des compromissions inexpliquées
auxquelles il continue de
se livrer, en dépit
du bon sens. Ne pas réclamer
le départ de la force
d’occupation française
Licorne et du 43e BIMA s’assimile,
même pour les plus ardents
partisans de Gbagbo, à
une veulerie. Faire annoncer
par ses services un coup de
fil nocturne du très
agité président
français comme une
victoire politique est à
tout le moins risible. La
tolérance, voire la
bienveillance à l’égard
des rapaces corrupteurs et
spoliateurs, qu’ils
soient refondateurs, ivoiriens
ou français, est blasphématoire.
Le président de la
République ivoirienne,
Laurent Gbagbo, apparaît
de plus en plus coupé
de sa base. Le temps où
il arrivait à faire
croire à ses partisans
que toutes les reculades,
génuflexions et transactions
douteuses faisaient partie
de sa grande et nébuleuse
stratégie pour la libération
de la Côte-d’Ivoire
est révolu. A force
d’avoir clamé
partout et sur les tons les
plus dictatoriaux que la guerre
est finie, il se retrouve
aujourd’hui au pied
du mur. Le temps des beaux
discours et des cérémonies
symboliques à coups
de 800 millions de francs
CFA est terminé. Bien
sûr, Gbagbo dispose
encore de soutiens qui croient
en sa bonne foi. Mais leur
nombre rétrécit
comme peau de chagrin jour
après jour. L’unique
solution consiste à
réagir et à
sanctionner ceux qui le méritent.
Le chef de l’Etat doit
prendre les décisions
politiques et économiques
qui s’imposent pour
libérer le pays de
l’étau françafricain
qui le strangule. La France
a tenté de le renverser
et a fort heureusement échoué.
Par contre, Gbagbo, en laissant
faire et en encourageant la
gabegie ambiante, s’expose
au courroux du peuple ivoirien.
Celui-là même
qui le châtiera aux
prochaines élections,
qu’il a à présent
toutes les raisons de craindre,
ce qui n’était
pas le cas ces dernières
années.
Alors, un peu comme George
Bush qui agite la rumeur d’une
prochaine attaque terroriste
d’Al-Qaida sur les Etats-Unis
chaque fois qu’il est
en difficulté sur le
plan intérieur, le
pouvoir FPI ressort aujourd’hui
de ses tiroirs le spectre
d’un imminent coup d’Etat
fomenté par la France
et ses vassaux du RHDP, pour
essayer de remobiliser sa
base durement éprouvée
et ayant perdu confiance quant
aux capacités et à
la volonté du président
de la République de
sortir de la crise et d’appliquer
les principes d’une
bonne gouvernance. Difficile
cependant de convaincre l’opinion
du bien-fondé de ces
accusations lorsque l’on
s’entête à
nager à contre-courant
de la volonté populaire
qui exige depuis belle lurette
le départ des troupes
françaises de Côte-d’Ivoire,
et que l’on déplore
à mots couverts n’avoir
« pas encore reçu
d’invitation »
pour une visite officielle
en France qui n’est
pas exclue de l’ordre
du jour, comme l’a confirmé
Laurent Gbagbo dans une interview
accordée à la
télévision sud-africaine
SABC la semaine dernière.
Fin d’une love story
La Côte-d’Ivoire
a aujourd’hui besoin
d’être dirigée
par des hommes intègres
et courageux. Des hommes qui
ne se compromettent pas par
des manœuvres politiciennes
visant la préservation
de leur pouvoir à n’importe
quel prix. Parce que finalement,
ce n’est pas Laurent
Gbagbo et la clique de prédateurs
qui l’entoure qui ont
payé et continuent
de payer le prix fort de cette
crise qui s’éternise
déraisonnablement.
Les plus grandes victimes
- au-delà de ceux et
celles qui ont perdu leurs
vies et que le chef de l’Etat
n’a d’ailleurs
jusqu’ici pas trouvé
bon d’honorer, alors
qu’il n’a éprouvé
aucune difficulté à
décorer des rebelles
(morts ou vivants) -, sont
les populations ivoiriennes.
La loyauté à
la République n’implique
en aucune façon le
devoir de faire inconditionnellement
allégeance à
Laurent Gbagbo, n’en
déplaise à l’occupant
du Palais du Plateau. Les
tendances monarchiques du
président sont dangereuses.
Aujourd’hui, quiconque
s’autorise à
critiquer le chef de l’Etat
ou même à s’interroger
sur les tenants et aboutissants
de ses décisions est
soupçonné voire
accusé de tentative
de déstabilisation.
Du pur bushisme, maccarthysme
exponentiel. Si tu n’es
pas avec moi, tu es contre
moi. En lieu et place de la
conviction et de la persuasion,
le régime actuellement
au pouvoir en Côte-d’Ivoire
a dorénavant recours
à la coercition et
aux diktats. Triste bilan,
pour des gens qui ont toujours
clamé placer la liberté
d’expression et la liberté
intellectuelle au-dessus de
tout.
Laurent Gbagbo, qui avait
pourtant réussi à
fédérer massivement
autour de lui tous les adeptes
de la Renaissance du continent
noir semble bel et bien être
définitivement sorti
du schéma de construction
d’une Afrique nouvelle,
digne et libre. Côte-d’Ivoire,
yako !
. source:
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=28327&vo=82